Dîner du Carême 2019 : la Croix - Présentation par le Père Tobie MINLO MELIBI

Dans notre Credo, nous professons que Jésus a été crucifié, c’est-à-dire qu’il a subi le supplice de la croix et en est mort. Or, la croix n’était utilisée que pour  les basses classes de la société, les esclaves, les étrangers séditieux, les criminels et les brigands1. La mort sur la croix était donc une grande « infamie ». Comment donc un objet de supplice peut-il devenir objet de vénération ? Comment une telle mort peut-elle nous donner le salut ? Pour répondre à ces questions nous nous proposons de nous appuyer sur l’exégète Michel Gourgues2 qui a merveilleusement analysé tous les textes du Nouveau Testament relatifs à la Croix. Notons de prime abord que les disciples de Jésus ont eu des difficultés à prêcher un Messie crucifié. Ils ont réinterprété cette mort scandaleuse à la lumière de l’idée de sacrifice présente dans le Judaïsme palestinien et y ont découvert une portée salvifique3. Michel Gourgues fait un parcours du témoignage néotestamentaire sur la croix du Christ et celle des chrétiens. Compte tenu du temps qui nous est imparti, nous nous limiterons à la croix du Christ.

Dans Mc 15, 38, la mort de Jésus est suivie du déchirement en deux du rideau du Temple, ce qui signifierait que «  l’accès à Dieu est ouvert à tous ; grâce à la mort du Christ, tous, Juifs ou païens, ont accès auprès du Père », (voir aussi Ep 2, 18)4. Par ailleurs le fait que le centurion romain reconnaisse Jésus comme Fils de Dieu au moment de son expiration sur la croix signifie qu’il lui donne raison. Celui qu’on vient de crucifier n’est donc pas un maudit, mais le Fils même de Dieu « en qui se trouve remplacée et dépassée l’économie ancienne symbolisée par le Temple5 ». Nous retenons ici deux grandes vérités sur la Croix : elle est ouverture de tous à Dieu, et ouverture à une économie nouvelle.

Mt 27, 51-53 nous parle des phénomènes surnaturels. Ils signifient une intervention divine en faveur de Jésus après que celui-ci a crié vers le Père son abandon. Ce qui signifie que la mort de Jésus avait un sens pour Dieu. Par ailleurs avec la mort de Jésus c’est le « Grand jour de Yahvé » qui se produit. C’est « le début de l’ère eschatologique, c’est la manifestation finale et définitive du salut de Dieu6 ». La croix de Jésus n’est donc pas un abandon de Dieu, elle inaugure l’ère eschatologique, la manifestation finale et définitive de Dieu.

Dans Luc 23, 27-31, il s’agit de la proclamation de l’innocence de Jésus. C’est la christologie du juste ou de l’innocent persécuté. La croix ici signifie le jugement injuste ou la méchanceté des hommes7.

Dans Jn 8, 28 la croix y est perçue comme « lieu d’apocalypse, d’un dévoilement portant non seulement sur le Christ, mais aussi sur Dieu et sur nous-mêmes8 ».

Quant à Paul, lorsqu’il parle de la croix comme scandale pour les Juifs et folie pour le païens, il relate justement comment la croix était vue par ces deux groupes. Gourgues montre que cette croix-là est un « scandale » (1 Co 1, 23) pour les disciples parce que la mort du Christ les « faisait trébucher dans leur espérance, qu’elle marquait l’effondrement de l’attente et de l’immense confiance qu’ils avaient placée » en Jésus9 (cf. le récit d’Emmaüs, Lc 24, 18-21). Par ailleurs, le fait que Jésus soit mort sur une croix est un scandale pour les Juifs parce que la mort en croix était considérée par chez ces derniers comme une malédiction (Dt 21, 23). C’était un supplice réservé aux esclaves, aux rebelles et aux bandits10. Les disciples étaient donc dans l’embarras pour prêcher la croix. Même après la résurrection il était difficile de prêcher un Messie ou un Fils de Dieu crucifié.

Ph 2, 8 Cette hymne présente la mort de Jésus en croix comme « l’expression suprême, le couronnement d’une double relation. Relation d’obéissance et de fidélité à Dieu d’une part,  relation de solidarité aux les humains, d’autre part11 ». L’ « obéissance » signifie « communion au vouloir de Dieu »12. « Jusqu’à la mort » Cela veut dire que celle-ci « constitue la manifestation extérieure d’une disposition intérieure, l’expression d’une relation à Dieu maintenue jusqu’au point extrême de ses exigences. Il n’est donc pas possible de voir la croix comme accomplissement de la volonté de Dieu sans la relier à l’existence de service dont elle représente l’aboutissement et l’expression ultime. Autrement dit, pour Ph 2, 6-8, Jésus n’a pas fait la volonté de Dieu en mourant sur la croix, mais en se faisant serviteur… Et ce service l’a conduit jusqu’à la croix. La crucifixion elle-même n’a pas plus d’intérêt pour Dieu que pour les humains. La crucifixion ne peut prendre sens que si elle s’inscrit dans la logique de l’amour et du don, que si elle est englobée dans une fidélité13 ».

La croix est communion au vouloir de Dieu, elle est aussi communion à la condition et au destin des humains14. On ne doit donc pas isoler la croix de l’existence de service dont elle est l’aboutissement et aussi de la gloire à laquelle elle aboutit15, car la croix n’est pas une réalité fermée, elle a débouché à la résurrection-exaltation. Il faut donc éviter en parlant de la croix de ne se centrer que sur l’épreuve, la souffrance ou l’échec, sans tenir compte de l’espérance ouverte par l’intervention de Dieu16. Par ailleurs, la croix n’est pas un idéal à rechercher, parce que « ce à quoi Dieu a dit oui, ce n’est pas la croix en elle-même, mais à l’existence fidèle et disponible dont elle a été l’expression suprême17 ».

Dans (2 Co 13, 4) Dieu a déployé sa puissance à travers la faiblesse de la croix18. Paul entend donc modeler son attitude pastorale chez les Corinthiens sur celle du Christ, confiant que dans sa faiblesse se déploiera la puissance de Dieu. Tous ceux qui prêchent l’Evangile ou qui suivent le Christ doivent imiter le Christ dans cette faiblesse ou cette humilité.

Dans (He 12, 2) la croix apparaît comme le résultat de l’opposition des pécheurs et comme participation de chacun à la recrucifixion du Christ par notre enracinement dans le péché. Elle est la « manifestation d’une option de fidélité maintenue jusqu’au bout19 ». La croix du Christ a valeur de modèle pour les croyants puisqu’elle stimule leur endurance face au péché et leur rappelle que Jésus a fait preuve de fidélité ‘’jusqu’au sang’’. Et permet de maintenir la communion à Dieu, à la suite de celui qui s’est assis à la droite du trône de Dieu20.

Par ailleurs, « la croix dévoile aussi quelque chose au sujet du mystère et de la conduite de Dieu ». Ces aspects sont concentrés aux chapitres 1 et 2 de la première aux Corinthiens. Paul montre dans ces chapitres que Dieu « n’agit pas à travers les moyens sages des puissants mais à travers des moyens pauvres, déraisonnables et faibles aux yeux du monde21 ». Il faut comprendre la croix du Christ et la prédication qui l’annonce en fonction de l’action et du salut de Dieu. 

Dans 1 P 2, 22-25, il y a évocation de la portée rédemptrice de la croix. Les chrétiens se voient proposer le modèle du Christ qui n’a pas fait de mal et qui souffrant, ne menaçait pas. Ce texte relit la passion et la mort de Jésus à la lumière de l’Ebed Yhwh (Is 52, 13-53, 12)22 . Selon Gourgues, « ce passage est le seul endroit dans la Bible où la mort d’un homme est mise en relation avec le péché des autres pour obtenir le pardon » et serait la source de la théologie de la croix23. 1P 2, 24-25 affirme que « le Christ a pris sur lui nos péchés dans son corps sur le bois ». La signification de la croix dans ce passage est de l’ordre de l’exemplarité et aussi de l’ordre du salut. Le Christ est le modèle des croyants qui ont à souffrir injustement. Et pour une part, la croix est mise en relation avec la souffrance.24 C’est parce qu’il a supporté les traitements injustes que le Christ est allé jusqu’à mourir ‘’sur le bois’’. L’idée de 1P ce n’est pas qu’il valorise la souffrance, mais il montre que si nous avons à souffrir, nous devons souffrir comme le Christ, c’est-à-dire en renonçant à rendre mal pour mal et insulte pour insulte.

1 P : la mort du Christ lue à la lumière de la résurrection est comprise comme faisant parti du plan de Dieu. Nous nous situons maintenant dans l’ordre du salut. Le Christ est mort pour nos péchés, parce qu’« il a pris sur lui nos péchés dans son corps sur le bois » afin de nous libérer. Puisque le Christ est mort sur la croix comme un pécheur alors qu’il n’avait pas péché lui-même, ce sont nos péchés à nous qu’il a pris sur lui tout comme le serviteur de Yahvé. Et puisqu’il a pris nos péchés, nous en sommes libérés et nous pouvons vivre pour la justice25. Dt 21, 22s a connu un déplacement, on est passé de l’objection de malédiction à surmonter un argument scripturaire au service de la proclamation croyante de salut. 1P 2, 22-25 ne dit pas que le Christ a pris sur lui le châtiment qui nous revenait, ou qu’il a souffert à notre place, « mais en notre faveur. Ce qu’il a pris ce n’est pas une malédiction ou un châtiment, mais nos péchés. » Gourgues montre que la croix n’est pas vue dans ce passage comme un châtiment infligé par Dieu qui, lui, « juge toujours avec justice ». Elle est vue au contraire comme un traitement injuste infligé par les hommes26. On voit que Gourgues met en garde contre toute tendance à interpréter ce passage dans l’optique de la satisfaction pénale ou de la substitution vicaire. Jésus a accepté de souffrir injustement, il a accepté, tout innocent qu’il était, d’être traité comme un pécheur27. Ce qui signifie qu’il a été fidèle et obéissant pour nous. Cela veut dire que sa fidélité et son obéissance ont racheté nos infidélités et nos désobéissances (cf. Rm 5).

Dans Galates Paul cherche à montrer comment la croix est événement du salut. Dans Ga 3, 13-14,  Paul utilise Dt 21,23 pour montrer qu’en mourant « pendu », c’est-à-dire crucifié, le Christ assume la malédiction de la Loi, de telle sorte que nous en sommes libérés28. L’Apôtre des Gentils opère donc un dépassement de l’objection fondée sur le texte du Deutéronome. Il  passe à l’offensive et retourne l’argument de la malédiction contre ceux qui l’utilisaient. Il a réussi à surmonter le malaise causé par la prédication de la croix.

Dans Ga 2, 19 : « Je suis crucifié avec le Christ …», Paul rapproche la mort à la Loi de la mort au péché afin de vivre pour Dieu comme dans Rm 6. Il montre qu’être crucifié avec le Christ c’est être libéré du péché, être mort au péché. Ce qui ne pouvait être obtenu par la Loi. Etre crucifié avec Christ signifie participer à l’effet rédempteur de la mort en croix29. La mort au péché est donc rattachée à la mort du Christ, tout comme la vie pour Dieu est rattachée à la résurrection. Gourgues pense que pour rendre compte que le « Christ est mort pour nos péchés » on s’est servi de l’analogie du régime sacrificiel de l’Ancien Testament (Lv 4-6) surtout les sacrifices liés à l’expiation des péchés où il y avait effusion de sang, puisque le Christ lui aussi a aussi versé le sang comme dans ces sacrifices30.

Gourgues montre que Paul dans Col 1, 19s et Ep 2, 13 démontre que par son sang versé en croix le Christ a aboli les barrières qui séparaient Juifs et païens. Le champ de la justification a été élargi à tous. Dans Ep il n’y a plus qu’un seul peuple là où il y en avait deux31, tous désormais sont justifiés dans le Christ : « Plus de différence, plus de barrières, et plus de haine, puisque la croix - non coupée de la résurrection cependant - est devenue la source unique du salut, un salut gratuit procuré par Dieu, par opposition au salut découlant des œuvres32 ». La croix a donc permis la réconciliation de l’humanité. Elle est aussi la réconciliation de toute l’humanité avec Dieu, en ce sens que c’est le péché qui séparait l’homme de Dieu, « la réconciliation vient de la disparition de ce facteur d’inimitié33 ».

Par ailleurs, la croix est perçue comme abolition de la dette, libération du péché et des fautes qui nous condamnaient devant Dieu (Col 2, 14)34. Comme implications au fait que par la croix du Christ nous avons été sauvés et libérés du péché une fois pour toutes, les « croyants doivent s’efforcer de rompre avec tout ce qui contredit ce salut  et cette libération du péché ». Par conséquent la chair et ses passions, le monde, le vieil homme, doivent être crucifiés, sinon on se comporte en ennemis de la croix, on recrucifie en quelques sortes le Fils de Dieu35. « Crucifier » ici est employé dans un sens analogique de faire mourir, faire disparaître, rompre avec. Saint Paul invite donc à une transformation radicale des croyants parce que la croix a effectué une transformation radicale à leur égard une fois pour toutes en tant qu’événement du salut. 

Conclusion

Pour nous résumer, l’exégète Michel Gourgues nous permis de faire un survol des textes du Nouveau Testament qui traitent de la Croix du Christ. A partir de son expertise, nous avons résumé chaque fois la conception de la Croix dans différents textes. Nous pouvons d’ores et déjà répondre aux questions théologiques du départ et affirmer que la Croix, objet de scandale est devenue objet de vénération et de salut parce qu’elle nous montre l’Amour infini de Dieu qui nous a donné son Fils que des hommes ont crucifié parce que sa vie et sa doctrine allaient à contre-courant de celles des hommes de son temps. Par jalousie, ils l’ont tué, mais Dieu lui a donné raison en le ressuscitant « le Troisième jour selon les Écritures ». C’est cela la Sagesse de Dieu. Le Crucifié est sagesse, car il manifeste vraiment qui est Dieu, c'est-à-dire la puissance d'amour qui arrive jusqu'à la Croix pour sauver l'homme. Dieu utilise des méthodes et des instruments qui, à première vue, ne nous semblent que faiblesse. Le Crucifié révèle, d'une part, la faiblesse de l'homme et, de l'autre, la véritable puissance de Dieu, c'est-à-dire la gratuité de l'amour : c’est précisément cette gratuité totale de l'amour qui est la véritable sagesse. La Croix est donc le signe de l’Amour incommensurable de Dieu, signe de sa miséricorde et signe de réconciliation, de notre salut. Chaque fois que nous contemplons la Croix ou que nous la portons sur nous, nous rappelons cet Amour de Dieu. Voilà pourquoi la Croix est objet de vénération.

Massy, le 2 mars 2019.

 

1 Cf. Bernard SESBOUË, Croire. Invitation à la foi catholique pour les hommes et les femmes du XXIe siècle, Paris, MAME, 1999, p. 272.

2 Michel GOURGUES, Le Crucifié. Du scandale à l’exaltation, coll. « Jésus et Jésus-Christ », n° 38, Paris, Mame-Desclée, 2010.

3 Ibid.

4 Cf.Ibid., p. 70.

5 Cf. Ibid., p. 70-71.

6 Ibid., p. 71.

7 Cf. Ibid., p. 72.

8 Ibid. p. 93.

9 Ibid., p. 14.

10 Ibid. pp. 79-80.

11 Ibid., 100.

12 Idem.

13 Idem.

14 Idem.

15 Ibid., p. 101.

16 Idem.

17 Idem.

18 Cf. Ibid., p. 102.

19 Cf. Ibid., p. 105.

20 Cf. Ibid. p. 107.

21 Ibid., p.112.

22 Ibid., p.121.

23 Ibid., p.122.

24 Idem.

25 Ibid., p. 124.

26 Idem.

27 Idem.

28 Ibid., p. 127.

29 Ibid. 130.

30 Ibid., pp. 13o-131.136.

31 Ibid., p. 135.

32 Idem.

33 Ibid., p. 136.

34 Ibid. 137.

35 Ibid., p. 138.